IRAN AU BORD DU BASCULEMENT HISTORIQUE:  LA FIN D’UN CYCLE POLITIQUE DE QUARANTE SIX ANS

Par Lahcen Isaac Hammouch


Depuis plusieurs semaines l’Iran traverse l’une des séquences les plus graves et les plus déterminantes de son histoire contemporaine. Les manifestations qui s’étendent des grandes métropoles aux villes moyennes des provinces ne relèvent plus d’une contestation sectorielle ni d’un mouvement ponctuel de colère sociale. Elles traduisent une crise systémique profonde qui touche simultanément l’économie la légitimité politique la cohésion sociale et la capacité même de l’État à gouverner. Les indicateurs objectifs convergent vers un constat sans précédent depuis 1979 celui d’un régime structurellement fragilisé confronté à une remise en cause globale de son modèle.


Sur le plan économique la situation atteint un seuil critique. Le rial iranien a connu une dépréciation historique atteignant environ 1 445 000 rials pour un dollar américain sur le marché parallèle. Cette chute monétaire s’est traduite par une inflation massive une perte quasi totale du pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires et une désorganisation profonde des circuits d’approvisionnement. Les produits de première nécessité notamment les médicaments les produits alimentaires de base et le lait infantile sont devenus inaccessibles pour une part croissante de la population. Les retraités les fonctionnaires et les salariés à revenus fixes figurent parmi les catégories les plus exposées. Les grèves et fermetures observées au Grand Bazar de Téhéran ainsi que dans d’autres centres commerciaux historiques constituent un signal économique et politique majeur tant ces lieux ont longtemps été des piliers de stabilité sociale.


À cette crise économique s’ajoute un choc sécuritaire et stratégique. Le conflit armé de courte durée survenu en juin et qualifié par de nombreux observateurs de guerre de douze jours a révélé des vulnérabilités militaires inattendues. L’ampleur des pertes matérielles le coût financier élevé et l’impact psychologique de cet épisode ont profondément affecté l’image de puissance que le régime cherchait à projeter. Cette confrontation a mis en lumière le décalage entre les investissements massifs consacrés aux capacités balistiques et aux réseaux régionaux et les carences persistantes dans les infrastructures civiles notamment énergétiques. Les coupures d’électricité récurrentes dans plusieurs régions du pays ont renforcé le sentiment d’injustice et d’abandon exprimé par la population.


Sur le terrain social, les mobilisations actuelles se distinguent par leur caractère transversal. Étudiants commerçants enseignants ouvriers et retraités expriment des revendications convergentes portant sur la fin de la pauvreté, la lutte contre la corruption et le rejet de la répression. Les slogans observés dans les manifestations traduisent une rupture symbolique avec la peur qui avait longtemps limité l’ampleur des mouvements contestataires. Les universités les marchés traditionnels et certains secteurs industriels sont devenus des foyers permanents de mobilisation. Cette dynamique témoigne d’une perte de contrôle progressif des mécanismes classiques de dissuasion et de fragmentation sociale utilisés par le pouvoir.


Dans ce contexte, une recomposition politique s’esquisse sur le plan symbolique et international. La figure de Reza Pahlavi s’est imposée dans les médias internationaux comme un point de référence pour un parti de la diaspora et de l’opinion publique iranienne. Son discours met en avant une transition fondée sur la désobéissance civile non violente de l’établissement d’un État de droit et de la séparation de la religion et du pouvoir politique. Sans constituer à ce stade une alternative institutionnelle formalisée, cette visibilité reflète l’émergence d’un débat ouvert sur l’après République islamique, perspective longtemps considérée comme taboue.


Les enjeux dépassent largement les frontières iraniennes. La fin éventuelle du système actuel impliquerait une redéfinition majeure de la politique étrangère du pays notamment la cessation des engagements militaires indirects la normalisation progressive des relations économiques et diplomatiques et une réintégration graduelle dans les circuits internationaux. Pour les acteurs régionaux et les partenaires occidentaux l’évolution de la situation iranienne constitue un facteur déterminant pour la sécurité collective la stabilité énergétique et l’équilibre géopolitique du Moyen Orient.


À ce stade les faits observables indiquent une phase de transition incertaine marquée par une accumulation de crises simultanées plutôt qu’un effondrement immédiat. L’ampleur la durée et l’issue du mouvement dépendront de la capacité du régime à mobiliser ses ressources coercitives mais aussi de la persistance de la mobilisation populaire et de l’attitude de la communauté internationale. Une chose apparaît néanmoins clairement l’Iran est entré dans une séquence historique dont les répercussions seront durables tant pour sa population que pour l’ordre régional et international.